Un enfant, un monde

Illustrations autour de « un enfant, un monde »: Le chevalier La cavalière La jeune fille au reflet d’eau La jeune fille au loup Le prince oiseau Le jeune pirate aux ballons Celle qui rêve d’atteindre la lune

Le costume de l’oiseau à la béance

Le costume de l’oiseau est enfin terminé. Pour les prochains jours, je me penche sur la sculpture en tissu de l’agneau sur une jambe de femme. Pour la sculpture de l’agneau, il me reste le travail des perles et sequins, ceux-ci ont un aspect miroitant et je vais les coudre à l’arrière du corps de…

Le costume de l’oiseau à la béance

Retour au costume de l’oiseau pour les semaines à venir, que j’avais mis de côté pendant un certain temps. Ceci est un souvenir d’un oiseau que j’avais pu observer à Liège et qui portait sur son ventre une sorte d’oeil immense de chair diaprée tourné vers le ciel.

Notes de lecture autour de Clarice Lispector et Milan Kundera

Nous sommes tiraillés entre une recherche de beauté, de vérité, de l’authentique dans la désorganisation, tout en cherchant des preuves pour légitimer ces concepts une fois que l’on se retrouve devant ce qui pourrait y correspondre et combler une absence, et tiraillés entre une impossibilité à s’identifier à une conception de la beauté classique et à compenser la perte de l’image par sa propre défiguration pour être plus proche de la réalité.

Je reprends la lecture de Kundera, pour le moment ce sera « L’identité » que j’avais déjà lu il y a plusieurs années mais sans vraiment pouvoir y mettre de mots, et de Clarice Lispector, autour de trois livres que j’affectionne particulièrement, qui sont« Àgua Viva », « Près du cœur sauvage » et « L’Heure de l’étoile ».

Le roman de Kundera débute sur une proposition introduisant un hôtel choisi au bord de la mer normande, trouvé par hasard dans un guide. Le roman se manifeste à travers les voix des personnages de Chantal et de Jean-Marc, deux époux. La seconde page introduit un événement étrange, celui d’un homme porté disparu dont la famille serait présente à ce moment même.

Dès le début du texte, ce que je ressens, c’est une sorte d’état différé, d’un instant autre, comme si la proposition initiale, dans sa signifiance et sa manifestation restait indéterminée quant à ce qu’elle désigne. Une dissociation s’opère dans la parole, qui renvoie à quelque chose que nous ne connaissons pas encore, tout comme les deux locuteurs principaux du roman, qui donnent une impression d’avancer -littéralement, dans un sens où il n’y a pas d’effet de profondeur mais un effet d’horizontalité lente- à travers du vaporeux.

Peut-on voir l’émission « Perdu de vue » citée lors de l’échange sur l’homme disparu comme un clin d’œil complice de Kundera? En tout cas, j’aime à le penser. Et ce petit détail pourrait être l’embrayeur du caractère paradoxal d’un récit qui aurait pu se présenter comme la réalité d’un quotidien d’un mari et de sa femme et du problème du désir qui commence à s’installer après des années.

La parole est incarnée: elle manifeste un sujet parlant, sa certitude, ses émotions, son rapport à ce qu’il dit mais ce qui est désigné semble absent. La parole agit, produit des effets (désir de savoir, curiosité, inquiétude), malgré ce référent, cette singularité matérielle, qui nous est inconnu. Si on lit la quatrième de couverture du bouquin, Kundera parle d’un homme qui confond l’apparence de l’être qu’il est censé aimer plus que tout, comme l’incomparable (terme utilisé dans le récit), avec celle d’une autre.

Dans le cheminement que je fais de ma lecture, je note un passage: « Et je te revois; tu t’es arrêté, tu m’as dévisagé et tu m’as dit d’un ton curieusement expérimenté, sincère, ferme: se moucher? moi, il me suffit de voir comment son œil clignote, de voir ce mouvement de la paupière sur la cornée, pour que je ressente un dégoût que je peux à peine surmonter (…) »

C’est un détail qui pourrait sembler complètement insignifiant mais il est aussi absolument décisif. Kundera me semble rejoindre ici, par une voie différente, une interrogation que je retrouve chez Lispector: celle de l’instant, du corps et de la singularité.

Ils interrogent tous les deux le moment où une expérience singulière existe, devient identifiable, remplie d’une histoire. Ce clignement est un détail infiniment petit, imperceptible, qui va pourtant défaire toute une identité en produisant chez lui un jugement extrêmement général. Sous le clignement, la femme disparaît et le mouvement pourrait appartenir et se confondre à l’ensemble des femmes. Et c’est ce qui entre en tension avec l’amour, et que j’étends au référent absent des propositions et à cette perception de brumeux qui entoure les personnages.

Le rapprochement avec Clarice Lispector se pense autour de cet instant qu’elle tente de capter, celui qui surgit pulsatile comme semence vivante avant qu’il ne devienne un concept d’instant, de début de quelque chose, avant que la chose n’advienne quand elle est dite et écrite et inscrite dans une écriture qui la serre. Clarice écrit en train d’advenir, elle n’écrit pas pour décrire une origine ou sa quête. Son écriture n’est pas objet, son livre n’est pas un livre. Et c’est aussi paradoxal.

Et un clignement d’œil, l’instant où ce clignement advient c’est cela, l’obscurité, l’incertain qui se meut dans un intervalle infinitésimal.

« Et si je dis « je » c’est parce que je n’ose pas dire « tu », ou « nous » ou « une personne » ».

Clarice veut sauver l’instant. Dans « Àgua Viva », elle s’adresse à quelqu’un, elle lui écrit en advenant, en tant qu’être séparé. Elle écrit pour retrouver cet « avant le sens » et, pour elle, cela ne peut pas passer par une simple production d’une relation causale entre un sujet et un état des choses et des images. L’identité du « Je » est également prise dans le flux tourbillon de son écriture, dont le caractère paradoxal est très visible dans « Àgua Viva ». Quel pronom pour dire le je-tu? Je suis la question?« Mais éternellement est un mot très dur: il a un « t » granatique au début. Éternité: car tout ce qui est n’a jamais commencé. Ma petite tête si limitée claque à penser à quelque chose qui ne commence ni ne finit- parce que l’éternel est ainsi. Heureusement ce sentiment dure peu parce que je ne supporte pas qu’il demeure et s’il demeurait, il mènerait au délire. Mais la tête claque aussi à imaginer le contraire… »

Avant ce que le personnage de Kundera dit: « J’aime cette femme », il y aurait la rencontre avec quelque chose qui affecte, avant qu’elle ne soit identifiée comme une expérience organisée. L’angoisse, l’inquiétude, la peur sont des émotions assez présentes chez les deux auteurs.

« Elle trouva dans sa tête la phrase qui y était restée tel un petit objet oublié: « Les hommes ne se retournent plus sur moi. » Elle recourut à cette phrase pour se dérober à toute discussion sérieuse; elle s’efforça de la dire le plus légèrement possible mais, à sa surprise, sa voix était amère et mélancolique. Cette mélancolie, elle la sentait plaquée sur son visage et, immédiatement, elle sut qu’elle serait mal comprise. »

J’ai aussi noté le passage chez Kundera où Chantal rougit lorsqu’elle avoue qu’elle est nostalgique de l’époque où les hommes avaient encore un regard pour elle. Son rougissement est un événement qui se situe entre l’intérieur et l’extérieur, où un renversement des surfaces s’opère, un état de conscience devient sentiment corporel. C’est un détail que je rapproche avec cet instant que Clarice recherche sur un plan transcendental à travers son écriture.

Je reprends un passage chez Kundera qui évoque le détail du clin d’œil: « Jean-Marc regarde les yeux de ceux avec qui il parle et essaie d’observer le mouvement de la paupière; il constate que ce n’est pas facile. On n’est pas habitué à prendre conscience de la paupière. Il se dit: il n’y a rien que je voie plus souvent que les yeux des autres, donc les paupières et leur mouvement. Et pourtant, je ne le retiens pas, ce mouvement. Je le soustrais aux yeux que j’ai en face de moi. »

Et chez Clarice, dans « Près du cœur sauvage »: « De profundis… Elle ferma les yeux, mais elle ne vit que la pénombre. Elle tomba plus profondément dans ses pensées, elle vit immobile une silhouette maigre ourlée de rouge clair, le dessin avec un doigt humide de sang sur un papier (…) »

Clarice sait peindre l’horreur, elle nous raconte sa rencontre avec une blatte dissimulée dans une armoire, sa fascination pour les peintures rupestres, pour la préhistoire.La blatte intervient comme une altérité radicale, comme corps interdit. Chez le premier, le clignement est un élément que le narrateur voit mais ne retient pas, tandis que chez la seconde, la blatte est un élément qu’on voit et qu’on ne peut pas ne pas voir.

L’écriture de Clarice, contrairement à Kundera dans «L’identité», est taillée dans la matière physique, dans le chant cantique, dans le jazz, le quartette à cordes, l’improvisation, l’onomatopée, pour dire ce silence d’avant le commencement. Et le récit qu’elle narre autour du personnage de Macabéa dans «L ‘Heure de l’étoile » suit le mouvement interne de la pensée fluviale de Clarice tout autant qu’il suit celui de la protagoniste (qui parle? qui est raconté, regardé?), avec cette question de l’écriture d’une réalité «authentique», dans cette idée d’une in-antériorité de la pensée.

Entrer dans l’écriture avant même qu’elle n’existe comme histoire, atteindre le moment où quelque chose n’est pas encore devenu ce qu’il sera. Kundera pose la question par le regard dans son livre, Clarice le pose par l’adresse.